La traite des Haïtiens vers la République Dominicaine sous Duvalier 

vue par Marcel Duret

Juin 2015


C’était en 1984 ou 1985 sous le régime de Jean-Claude Duvalier. Il était 8 heures du soir ; je rentrais chez moi comme d’habitude à la ferme, aux pieds du morne à Cabri, quand, arrivé à la Croix-des Bouquets, j’ai dû me faufiler dans une marée humaine qui couvrait toute la place publique de la ville. Des milliers et des milliers de personnes étaient couchées à la pleine lune pour passer la nuit. Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi cette démonstration insolite de gens sur une place publique ? Ce n’était quand même pas une manifestation contre Jean-Claude ?

J’ai eu la réponse à mes questions quand je me suis arrêté plus loin de la place publique :


Bonswa madanm, bonswa Mesye
Eske w ka di m pouki tout moun sa yo ap dòmi sou plas la ?
Se anbochaj
Anbochaj ?
Wi moun ki pral travay nan panyòl.

 

[Bonsoir madame, bonsoir monsieur; Pourriez-vous m’expliquer pourquoi tous ces gens dorment sur la place publique?; C’est un recrutement; Recrutement?; On recrute des travailleurs pour la République Dominicaine]

Oh Mon Dieu ! D’où vient tout ce monde ? Qu’est-ce qui a été préparé pour eux comme structures d’accueil ? Peut-on recevoir des êtres humains dans ces conditions ? Quel est le prix négocié par tête de « bétail » ? Ces Haïtiens sont-ils traités de cette manière par d’autres Haïtiens?

Le lendemain, je descendais en ville pour constater au niveau de la Croix-des-Bouquets une multitude de colonnes humaines. Les gens étaient entassés et serrés l’un contre l’autre et des bourreaux munis de bâtons les contrôlaient. Ceux qui, pour une raison ou une autre, s’écartaient de la ligne, recevaient un coup de bâton à la tête. Mon Dieu ! Il s’agit de mes frères haïtiens vendus aux Dominicains comme des animaux ! Il s’agit de traite des noirs 300 ans après celle de 1 700 en provenance d’Afrique !

J’ai pleuré pendant tout le parcours, impuissant de ne pas pouvoir venir en aide à mes propres frères en danger.

Deux mois plus tard, je rencontrais une dame médecin qui a travaillé comme « consultante » à l’embauchage. J’aurais souhaité ne pas l’avoir rencontrée.

Nous, Haïtiens, préférons vivre dans le déni. « Sa w pa konnen pap tiye w ».

Elle m’a raconté qu’elle avait signé un contrat de US $500 pour une semaine de travail qui consistait à « consulter » les embauchés. Ça se passait comme suit :

 

« Par groupe de 7, les embauchés rentraient nus dans la salle de consultation et devaient soutenir leurs pénis et presser dessus pour déterminer s’il n’y avait pas de trace de gonorrhée, et ensuite ils devaient se retourner et se pencher en avant pour détecter des signes d’hémorroïde. Pendant tout ce temps, un homme utilisait un ‘flacon d’air freshner‘ pour éliminer l’odeur nauséabonde qui émanait de ces embauchés. »

 

Tout s’est passé, tant bien que mal, le premier jour. Le lendemain, alors qu’elle préparait les dossiers pour recevoir un second groupe, elle a levé la tête et a cru, un moment, que son père était l’un des sept. Elle s’est arrêtée, a mis sa main gauche sur sa bouche et a respiré profondément. Elle a pu contenir ses larmes. Trop, c’est trop. Elle a décidé de laisser le boulot sans dire mot et sans réclamer son salaire de la veille.

Elle m’a aussi rapporté que, trop souvent, les embauchés arrivaient sans aucun papier d’identification et qu’on leur attribuait des numéros ».

Six mois plus tard, je me retrouvais sur la cour de la caserne de la Croix-des-Bouquets pour régler autre chose et j’assistais, une fois de plus, à une manifestation flagrante de violation de droits humains contre des embauchés ou certains d’entre eux embauchés quelques mois plus tôt. Une très longue ligne de « braceros » attendaient d’être fouillés et dépouillés des dollars et des pesos dominicains par des officiers de la BRH.

Par une certaine violence verbale, les embaucheurs les contraignaient de :

« Retire soulye w »

« Leve zèl poul ou a»

« Retire chapo a nan tèt ou »

 

[Enlève tes souliers; soulève tes bras (ailes de poule); enlève ton chapeau]

C’était, peut-être, la dernière humiliation subie par ces hommes qui venaient de passer les pires moments de leur vie en République dominicaine.

Pendant cette période et depuis 1933, les chefs d’État dominicains payaient aux chefs d’État haïtiens des "honoraires" pour rassembler les travailleurs immigrants saisonniers en vue de la coupe de canne à sucre. Il est universellement admis que les immigrants haïtiens étaient mal logés dans des « bateys » et devaient travailler de longues heures dans les champs de canne-à-sucre. Durant ces 82 ans de traite annuelle d’Haïtiens vers la République dominicaine plusieurs générations ont décidé de rester en terre voisine au-delà de leurs contrats et y ont créé des familles.


Documentaire sur les travailleurs agricoles haïtiens en République dominicaine pour la récolte de la canne à sucre. 1897, ONF.


Selon la loi raciste 181-13, le 23 septembre 2013, la Cour constitutionnelle de la République dominicaine, a publié un arrêté selon lequel les enfants de travailleurs haïtiens nés en territoire dominicain après 1929 ne peuvent pas réclamer la nationalité dominicaine.

Le 27 février 2015, à l’occasion de la célébration de leur indépendance, le président Danilo Medina déclarait avec calme, détermination et intransigeance qu’il n’y aurait pas de prolongement du délai devant permettre à un grand nombre de descendants d’haïtiens vivant en République dominicaine de régulariser leur statut légal. Il est prévu, en complicité et en collaboration avec le gouvernement haïtien, de commencer une déportation « non massive » à partir du 30 juillet. Décidément on nous prend pour des imbéciles !

« Afrocentricity International tient à exprimer publiquement son rejet de la loi adoptée par la République dominicaine, loi visant à priver tous les individus d’origine haïtienne nés après 1929 en République Dominicaine. De leurs droits, Il s’agit d’une violation touchant non seulement les Haïtiens, mais encore tous ceux qui sont d’origine africaine »

Si plusieurs instances internationales ont catégoriquement condamné cette loi 181-13 de la République dominicaine, il n’en est pas de même pour les partis politiques haïtiens et plus particulièrement pour les 58 candidats à la présidence agréés par le Conseil électoral provisoire. Comment expliquer ce silence complice de leur part ? Comment comprendre qu’aucun d’entre eux, à l’exception d’un seul à ma connaissance, n’ait fait de déclaration à ce sujet ?

Est-ce le même dédain vis-à-vis de leurs proches qui a caractérisé tout le processus d’embauchages et de retour de nos frères haïtiens? Est-ce que le peuple haïtien doit s’attendre à des tournées en République dominicaine de tous les candidats qui iront quémander le financement de leur campagne comme c’était le cas lors des dernières élections haïtiennes?

J’espère vivement que la société civile haïtienne organisera une campagne systématique visant à signaler au peuple haïtien ceux qui oseront traverser la frontière en vue de recevoir l’absolution et/ ou l’appui financier des Dominicains.

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Marcel Duret, ex-ambassadeur d’Haïti à Tokyo, juin 2015




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