Le cri du cœur du Sage



Quelques années avant son décès, le poète-philosophe, essayiste et militant des droits humains Jean-Claude Bajeux publiait dans Le Matin le texte ici reproduit. Un texte d’une ample gravité, tel un séisme mesuré, qui nous conduit sur les cîmes de sa pensée pour mieux plonger dans l’âme de chacun de nous. En peu de mots et de pages, le diagnostic historique est campé, là, sous nos pas bancals qui refusent encore d’emprunter les chemins du mieux vivre ensemble. Il faut lire et méditer longuement ce cri du cœur du Sage Jean-Claude Bajeux : il nous écrit depuis « L’île au malheur » et nous invite à transformer cette île en une nouvelle société où : « aucun de nos enfants ne sera noyé dans la pluie, ni vendu à la bourse des valeurs ».

Nos malheurs égrenés n'ont pas cessé depuis 2008. La liste d'accidents sur la route, de naufrages sur la mer, continue de s'allonger et tombe dans l'oubli presqu'immédiatement. Les cyclones et tempêtes passent et laissent derrière eux morts et dévastation sans que la société ne se décide à prendre les mesures radicales pour affronter la dégradation de notre environnement. Les assassinats commandités se poursuivent; et en dépit des manifestations de colère spontanées qu'ils soulèvent dans l'opinion publique, l'impunité des assassins continue de régner. Même le meurtrier tremblement de terre qui a ôté la vie à environ 250 000 de nos compatriotes n'a pas suffi à provoquer la prise de conscience salutaire qui pourrait nous sauver de nous-mêmes.  Notre indifférence nous conduit à notre perte, et à celle-ci nous répondons également avec indifférence. Qu'est-ce qui pourrait provoquer le sursaut tant attendu de notre société ?  Depuis 2008, rien n'a changé. Nous nous habituons à tout, acceptons tout, même l'inacceptable, même l'abject. Nous continuons de faire comme si de rien  n'était. Un malheur chasse un autre, une crise chasse une autre, et les démagogues-profiteurs comptent bien tirer partie de notre amnésie, de notre indifférence.


Le texte de Jean-Claude Bajeux demeure poignant de vérités 6 ans après.


Requiem pour une société qui meurt

Par Jean-Claude Bajeux


Nous sommes devenus l’île au malheur. Chaque catastrophe nous fait attendre la prochaine et tout se passe comme si rien ne s’était passé. On parle de catastrophe naturelle, mais il n’y a pas de catastrophe naturelle si l’on analyse la responsabilité de la gent humaine dans le cours des choses. De Jérémie à Port-au-Prince, comme de la Gonâve à la capitale, le trajet est quasi suicidaire. Ces vingt-quatre personnes qui se noient en venant vendre leurs produits au marché, ne se noient pas à cause d’une tempête.

 

Elles paient le prix d’un bateau pourri, trop chargé, sans ceintures de sauvetage, comme l’ont fait tous les passagers des naufrages précédents, des collisions d’autobus et des camionnettes qui perdent leurs freins. Aucune autorité n’intervient, ni pour pleurer, ni pour agir. Les familles des naufragés n’existent pas et la vie continue. Mapou, Fonds Verrettes, Gonaïves, Cabaret sont de jolis noms. Nulle enquête ne vient révéler les causes des désastres, nul travail ne vient reconstruire et se battre contre l’indifférence des eaux. Et les cabris continuent à être suspendus sur les bas-côtés des camions. Les moyens sont là. C’est l’âme qui manque pour les utiliser et savoir comment les utiliser pour exercer notre royauté humaine.

 

À cette indifférence des choses nous opposons une indifférence égale. La noyade de Gonaïves qui a fait disparaître 3000 personnes n’empêche pas que les travaux de canalisation des futures eaux sont arrêtés et les trous restent béants. Où sont les gouverneurs de l’eau ? Où sont les travaux faustiens pour diriger le cours des eaux, les mêmes qui, périodiquement, inondent Léogâne et Cabaret, depuis deux cents ans?

 

On nous explique savamment que c’est la faute de l’érosion, comme on nous dit que la carence de l’électricité, on n’y peut rien. Il n’a pas plu à Péligre. Et la vie continue, une vie qui se rétrécit aux gestes minutieux de la survivance dans l’incapacité de nous montrer un seul endroit dans tout le pays qui aurait été reboisé. Nous sommes les sauterelles de l’Amérique et contemplons, sur les images aériennes, les 2 % qui restent de nos arbres. Nous faisons partie de la horde des destructeurs et des impuissants.


Car nous sommes pré-génésiques. Fermés aux secrets démoniques méfistophéliens de la domination de l’eau, des vents et de la terre. Nous avons gratté ce qu’il y avait à gratter, cueilli ce qu’il y avait à cueillir, brûlé ce qu’il y avait à brûler. Et vogue la galère. L’ingénierie de l’eau, comme l’ingénierie des semences, comme l’ingénierie des vents, nous restent inconnues. Car nous ne sommes pas les fils de la vie, mais les hôtes d’un village qui glisse lentement vers la mort.

 

D’où cette indifférence. D’où cette désinvolture. D’où ce triste humour où nous nous vengeons de notre propre passivité. Nous avons déclaré une fois pour toutes que ce langage n’est pas le nôtre, ni le langage de la vie, ni le langage de l’action, ni le langage de l’amour, ni même la tristesse de la compassion. Nous avons choisi le bord effilé de la mort, les insultes et les invectives, la lente décomposition dans la boue du marécage, le regard mortifère du cynisme et l’anormalité du comportement. Les jeux olympiques ne sont pas, pour nous, ce corps qui, dans le ciel, jaillit de la perche et retombe dans un arc qui contourne lentement la barre.  La nonchalance est nôtre. L’urgence nous est étrangère et le staccato implacable du compte à rebours et la rectitude du fil à plomb.

 

Car nous ne sommes pas malades de maladies infligées par d’autres. Hier, c’était l’impérialisme. Hier c’était la dictature. Hier, c’était le complot-anti-libéral. Le bouillon de cyriques des mots, ça nous connaît et nous partons, jour après jour, sur la trajectoire verbale des analyses savantes politico-philosophico-sociales. Mais, au fond de nous-mêmes, nous savons bien que le mal est là, en nous, que le mal est la fibre de notre propre société  et de notre propre impuissance, nous autres amateurs d’audiences et de magie. Le spectre du Baron nous attend au coin du sentier, nous avons laissé les bizangos envahir le jour.

 

Et notre jour est devenu une longue nuit, dans une incapacité d’identifier l’aube et la claire transparence de l’eau. Nous ne distinguons plus le bien du mal. Et la force de l’État s’épuise dans de coûteuses et honteuses négociations avec le mal, dans un embrouillamini de secrète complicité et l’attente de délais de prescription. Ne nous étonnons donc pas que les malfrats nous frappent à tout instant comme cela leur convient, comme ils ont frappé et mutilé ce corps de seize ans qui ne demandait qu’à courir, nager et danser, celui de Kareem Xavier Gaspard. 

 

Soyons humbles avant d’excommunier nos dirigeants, eux-mêmes liés à un long chapelet de laisser-faire, de démissions, d’aveuglement et de nonchalance. Nous contemplons les immenses statues de l’Île de Pâques et la masse de porte-avions de la Citadelle. Mais les mêmes pierres sont là, les mêmes eaux coulent vers la mer qui pourraient transformer ce pays si nous avions l’audace de crier : « Nous allons rebâtir Gonaïves, capitale des indépendances ! Et aucun de nos enfants ne sera noyé dans la pluie, ni vendu à la bourse des valeurs pour trente deniers et les larmes sans fin d’une mère. »

Le Matin - No 32300
30 mai-1er juin 2008

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