Autour de l'ouvrage de Jean-Claude Brouard Cambronne : 

«Haïti. Chroniques d'un massacre annoncé»

Par Gusti Gaillard-Pourchet

 

Mission communiste
Collection Cidihca


Jean-Claude Brouard Cambronne est un auteur préoccupé depuis un certain temps de transmettre son vécu et ses éléments de connaissance de la lutte clandestine menée sous la dictature de François Duvalier. En 2009, la parution de «Le chant des ténèbres. Mort lente au Fort-Dimanche» en témoignait, à sa façon, fortement. Cinq ans plus tard, il revient à la charge avec son «Haïti. Chroniques d'un massacre annoncé », paru aux éditions Dami (Montréal, 2014). Cet ouvrage, d'environ cent-quarante pages, mérite attention.


Cambronne livre ici un remarquable témoignage à plusieurs voix sur des moments de la répression du mouvement communiste. Certes les actions de quelques autres groupements sociopolitiques contre le régime totalitaire sont évoquées telles celles de «Jeune Haïti » et de la « Coalition Haïtienne » ou encore, bien auparavant, de la mobilisation syndicale et de la lutte des étudiants en 1959- 1961. La mention de ces groupes sert toutefois essentiellement à planter le cadre dans lequel s'inscrit la lutte communiste.


Cambronne s'est attaché à recueillir des témoignages épars de militants. Il les rassemble dans ces « Chroniques ... », tout en leur donnant une cohérence tant au niveau des épisodes chronologiques qu'à travers l'itinéraire de figures militantes majeures. Par ailleurs, certes souvent de façon seulement allusive, le mode de fonctionnement et les objectifs d'un des partis communistes sont évoqués. Il s'agit du Parti d'Entente populaire (PEP). Honnêtement conduite, la démarche de l'auteur débouche sur un résultat crédible. Les militants de ce parti prennent corps et âme au fil des pages et leur degré d'implication donne aussi des indications sur le rapport de forces sur le terrain et sur la violence de la réaction du pouvoir. Or à l'effarement du lecteur lié au suspense qui fait écho aux sombres réalités d'alors, ces militants vont, en grande majorité, disparaître dans les geôles de la dictature quand ils n'ont pas été exécutés sur leur lieu de capture.


C'est avec un souci de rigueur que l'auteur parvient à repositionner les pièces d'un puzzle éclaté justement par des vagues de répression, en particulier, celle de 1969.  C’est d' ailleurs sur ce «massacre annoncé» que l’ouvrage se clôt abruptement. Cette date correspond au démantèlement du mouvement communiste par la dictature de Duvalier-père. Évidemment, l'efficacité de cette ultime répression contribuera à la prise de pouvoir sans à-coups de l'héritier Jean-Claude Duvalier, sous le regard bienveillant de Washington. Larépression continuera à frapper les membres du jeune Parti unifié des communistes haïtiens (PUCH) mais ceci marque une autre étape historique que l'auteur ne traite pas.


Cambronne se focalise donc sur le mouvement communiste sous Duvalier-père, plus précisément sur le PEP. Puis, à partir de janvier 1969 où se scelle la création du PUCH, résultant de la fusion du PEP et du Parti populaire de libération nationale (PPLN), l'auteur suit les actions de plusieurs militants de la branche du PEP.


Dans cette optique, il est donc logique que Cambronne remonte aux années 1940, en particulier à l'événement-phare des Glorieuses de janvier 1946. Le jeune écrivain Jacques Stephen Alexis occupait alors le devant de la scène où les aspirations à la démocratie déferlaient. Or ce même Alexis devient en 1959 un des fondateurs du PEP. D'après Cambronne, ce parti propose à la gauche une approche plus pragmatique et, entre autres, plus ouverte à la bourgeoisie nationale, que celle prônée par le PPLN. Cependant à l'issue de sa participation à un congrès du parti communiste soviétique, le retour clandestin d'Alexis connaît une fin tragique en 1961 tandis que son organisation politique essuie une féroce répression. Une fois cet épisode dramatique relaté, l'auteur fait un saut dans le temps de près de cinq ans sans évoquer la réédification organisationnelle du PEP ou encore la répression qui, en 1965, s'est abattue sur le PPLN. Ces omissions ne sont probablement pas une occultation de ces deux réalités par l'auteur mais vraisemblablement la résultante d'un manque d'informations sûres pour les traiter valablement.


Cambronne aborde donc de front la lutte clandestine menée en 1968-1969 et qui est soutenue par les partis-frères de l'Union soviétique et de Cuba à travers la formation théorique et militaire des militants. L'auteur informe plus particulièrement des actions armées dans la capitale et, en province, de celles de guérilla de type «Foco» poursuivies par le PEP puis par la Commission militaire du PUCH. Toujours à l'aide des propos de témoins, Cambronne souligne toutefois qu’à l’époque cette stratégie ne remporte pas l'unanimité au sein du comité central du parti. En tout cas, le pouvoir finit par avoir le dessus à Cazale, comme à Port-au-Prince et au Cap-Haïtien ou encore à Jérémie pour ne citer que ces localités investies peu ou prou par l'organisation communiste. Au mitan de l'année 1969, ce  mouvement devient définitivement orphelin de la plupart de ses dirigeants.


La pyramide des forces répressives militaires et celle du corps des macoutes déployés sur tout le territoire constituent certainement un ressort clé de cette victoire gouvernementale. Toujours à travers les témoignages recueillis par ses soins, l'auteur met toutefois en évidence un autre facteur de taille.


II s'agit du redoutable double-jeu d'un dirigeant important du PEP puis du PUCH, à savoir Franck Eyssallenne (alias Charly). Des publications du PUCH ou encore de Bernard Diederich ont déjà dénoncé les agissements d'Eyssallenne, mais Cambronne enfonce le clou. Il montre combien de par sa position à la tête du parti, Eyssalenne est au fait des initiatives militaires de l'organisation comme des tâches données à nombre de militants de base. Malgré certaines tentatives d'explications de l'auteur, en particulier les liens qu'aurait entretenus Eyssallenne avec la CIA, le lecteur ne détient aucune clé pour comprendre le manquement du parti sur cet agent-double qui aurait des relais complices en province. Cette défaillance organisationnelle sera fatale à nombre de militants dont beaucoup n'en réchapperont pas. Si l'exécution sur place des militants pris au collet n'est pas systématique, qu'ils survivent à l'incarcération sera un dénouement rare.


Les conditions de détention inhumaines sont ainsi également évoquées, tant  celles du Pénitencier national que des Casernes Dessalines ou du macabre Fort Dimanche. Leurs descriptions constituent un poignant complément aux témoignages regroupés il y a une trentaine d'années dans le fascicule «Les prisonniers politiques accusent « (publié en 1973 par CACREH, KODDPA ...). Militaires comme membres du corps des VSN, les meneurs d'ordre et les tortionnaires impliqués sont identifiés par l'auteur, grâce encore une fois aux témoins. A l'issue de la lecture de ce travail de mémoire, les choix et les responsabilités de chacune des parties adverses se profilent avec force. Mais évidemment on voudrait en savoir bien davantage.


L'auteur a donc gagné son pari puisque, in fine, ses «Chroniques ...» créent des attentes chez le lecteur. Celui-ci voudrait pouvoir mesurer l'ampleur et la portée du mouvement communiste haïtien dans son ensemble. II voudrait aussi comprendre les motivations de ces militants à la mort « annoncée» et avoir des éléments d'appréciation plus précis sur l'appareil du PEP/PUCH. II voudrait encore pouvoir jauger de la réaction de l'opinion publique nationale à la violence de la répression qui n'est pas qu'anticommuniste, loin s'en faut. Ces interrogations, parmi tant d'autres, indiquent combien « Chroniques d'un massacre annoncé » est un jalon supplémentaire pour l'écriture d'une histoire du mouvement d'opposition communiste à Duvalier. Toutefois l'auteur devrait apporter certaines précisions pour que ce jalon devienne un véritable garde-fou.


Le lecteur, averti ou non, reste effectivement souvent sur sa faim quand à l'identité des témoins pour lesquels Cambronne fait office de porte-voix. L'implication du témoin direct sur l'événement relaté ainsi que le degré d'exactitude de ses propos ne peuvent être mesurés. Par ailleurs, l'auteur semble exploiter aussi des témoignages indirects. Or, malgré la bonne volonté des intermédiaires, le temps écoulé depuis les événements en cause risque parfois d'être un prisme déformant. Cette difficulté apparaît d'ailleurs aussi dans la présentation de l'itinéraire du milicien Eulisma. Sur quel matériau se fonde la reconstruction par l'auteur de ce parcours plus que singulier et, en général, des actions menées par les militants communistes ? Certes, souvent, en faisant des recoupements entre divers témoignages de« Chroniques … » et d'autres publications tels « Le Prix du sang » de Diederich ou encore « De Haïti sous Duvalier. Terrorisme D'État et visages de la résistance nationale » produit par le PUCH, on soupçonne que René Théodore ou Joseph Rodney pourraient être des informateurs de Cambronne. Si cela est vrai, l'indiquer n'aurait donné que plus de poids aux témoignages de ces deux dirigeants, aujourd'hui disparus. De plus, Cambronne lui-même est peut-être une des sources orales recueillies. Pourquoi ce parti-pris de l'auteur de taire les noms des voix mobilisées? Pourquoi encore ne pas décliner l'identité complète de plusieurs militants?


Certes la plupart comme Joël Liautaud, Henri-Claude Daniel ou Gérald Brisson, pour ne citer qu'eux, sont clairement identifiés mais d'autres, tels « Appareille »  ou « Lou Sing », ne sont présentés que sous leur nom de guerre. L'itinéraire des militants en question reste alors plus qu'en pointillés, or ce n'est manifestement pas l'objectif de l'auteur.


On veut bien admettre que le respect de principes de combat clandestin puisse amener un témoin à être sincèrement incapable de divulguer la véritable identité d'un autre militant. On veut volontiers croire encore que la confidentialité de certains entretiens recueillis par Cambronne soit un carcan pour l'auteur. Mais depuis la commémoration des 50 ans de la tuerie du 26 avril 1963 les attentes de l'opinion publique haïtienne sont grandissantes. Compte tenu des actions introduites à Port-au-Prince par le Comité contre l'impunité [Collectif contre l’impunité] et de la notoriété acquise par le site Haïti lutte contre l'impunité (HLCI), ce sceau du secret respecté par l'auteur ne pourrait-il être levé ? Cette démarche de transparence aurait une incidence immédiate sur une prochaine édition (espérée !)de l'ouvrage en question. Elle permettrait l'élaboration d'un index des noms des personnes citées avec, en regard pour chacune, quelques lignes biographiques. En particulier les noms de dizaines de militants et militantes (et leurs noms de guerre) y figureraient, eux qui étaient si convaincus de contribuer à mettre à bas les fòs fè nwa. Ce processus de longue haleine finira par déboucher seize ans plus tard, le 7 février 1986.

«Haïti. Chronologies d'un massacre annoncé » est un ouvrage qui rappelle donc combien la chute de la dynastie Duvalier est aussi redevable à ces militants des années soixante. Ce témoignage à plusieurs voix conduit par Cambronne est enfin une puissante invitation aux autres témoins encore vivants. Il les invite à léguer le matériau nécessaire à la mémoire et à la connaissance des luttes menées par les communistes contre la dictature Duvalier. Puisse cet appel être entendu...

 

--Publié dans Pour Haïti, no89, 2ème trimestre 2015, Paris




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