Devoir de mémoire : pourquoi ? comment ?

Intervention de  Marie-Marguerite B. Clérié
Port-au-Prince, 3 Juin 2014

... un peuple qui ne connaît pas sa propre histoire est borné au présent de la génération actuelle : il ne comprend ni sa nature, ni sa propre existence, dans l'impossibilité où il est de les rapporter à un passé qui les explique; il peut moins encore anticiper sur l'avenir. Seule l'histoire donne à un peuple une entière conscience de lui-même.

Arthur Shopenhauer

 

Je ne suis ni historien, ni sociologue, ni philosophe, ni juriste et encore moins experte en matière de devoir de mémoire. Je ne suis qu'une citoyenne ordinaire qui par la force des choses se retrouve profondément engagée dans ce travail mémoire. J'ai encore tout à apprendre.
 
En 2013, en vue de commémorer le cinquantième anniversaire de la disparition de mon  père le 26 avril 1963, je me suis retrouvée sans l'avoir cherché, engagée dans le devoir de mémoire.
 
Les intervenants qui m'ont précédé ont largement expliqué la philosophie, la sociologie et la psychologie de ce que nous appelons "Devoir de mémoire". Mon intervention consistera à voir le côté concret et vise à expliquer la démarche entreprise par notre groupe. Je donnerai aussi un petit aperçu de ce que nous avons déjà fait et de ce que nous comptons encore réaliser.
 
 "Devoir de mémoire" est une expression qui apparaît en France au début des années 90. Elle semble nommer une pratique existante et très soutenue mais plutôt limitée au souvenir de la Shoah. Avoir un nom rendait plus facile l'extension de cette pratique à d'autres événements du même genre, tels que le génocide cambodgien des années 70 ou le génocide rwandais de 1994. Au moment où nous parlons, l'expression est utilisée en référence à des événements qui ne font pas l'objet d'une commémoration officielle, dont le nombre de victimes est très élevé, dont les bourreaux sont des gens aussi anonymes que les victimes elles-mêmes et dont la mémoire est plus ou moins occultée par les victimes elles-mêmes.
 
En quoi alors consiste la pratique du devoir de mémoire? D'abord elle n'a rien à voir avec la revanche encore moins la vengeance. Le devoir de mémoire est une pratique de recherche historique pour la connaissance des faits dans leurs moindres détails: il faut établir qui a tué qui, où, quand, comment, pourquoi, pour une personne comme pour plusieurs millions; il faut nommer les bourreaux et les juger si possible, pour qu'ils sachent que la société leur reproche leurs crimes. Il faut aussi célébrer les anges gardiens, ceux qui, au mépris de leurs propres vies, sont venus en aide à des victimes ou se sont interposés entre bourreaux et victimes. Il faut comprendre pourquoi c'est arrivé, quels mécanismes sociaux conduisent des êtres humains à sombrer dans la barbarie. Le devoir de mémoire est aussi une pratique de support aux survivants; une reconnaissance importante de leurs souffrances passées et présentes. Ensuite, il faut éduquer, en permanence; c'est une manière de forcer une société à voir et à reconnaître ses pires horreurs.

Cette pratique est une réplique à ceux qui, chez nous, auraient préféré que le silence étouffe tout ce passé. Car enfin, que nous demande-t-on ?
 
Oublier ? Mais comment peut-on oublier quand on nous a ôté l'affection d'un parent ? Comment peut-on oublier quand on nous a dépouillé de nos biens ? Comment peut-on oublier un viol ? des tortures ? des humiliations ?
 
Pardonner ? Mais à qui pardonnerait-on ? Les faits ne sont pas officiellement reconnus et établis puisqu'aucune enquête n'a jamais abouti.
 
Se réconcilier ? Mais avec qui ? Personne n'est jamais passé à l'aveu et personne ne reconnait avoir causé du tort à d'autres.
 
Jusqu'à aujourd'hui, aucun bourreau de la dictature des Duvalier, ou des autres pouvoirs qui ont suivi, n'a jamais exprimé un regret, n'a jamais demandé qu'on lui pardonne quoique ce soit, n'a jamais reconnu aucun tort. Au contraire! Ils se promènent dans la république comme si de rien n'était. Ils sont reçus partout où ils vont, comme si de rien n'était. Et c'est nous, les victimes, qui sommes culpabilisées, parce que nous refusons d'oublier. Parce que nous ne pardonnerons rien à personne sans reconnaissance des faits, sans admission d'avoir fait du mal à d'autres. Parce qu'il n'y a pas de réconciliation possible avec des gens qui refusent de reconnaitre leurs torts.
 
À défaut d'oubli et de pardon, la société offre aux bourreaux l'indifférence à la souffrance de l'autre, la banalisation du crime. C'est là sans doute le plus grand danger qui nous guette, en tant que pays, en tant que nation. L'indifférence à l'autre contribue à l'égoïsme et la banalisation du mal encourage l'impunité.
 
La pratique du devoir de mémoire n'a, en fin de compte, qu'un seul et unique but : comprendre ce qui c'est passé pour que cela ne se reproduise plus jamais.
 
On le voit, le devoir de mémoire ne s'arrête pas seulement à une commémoration. C'est un long processus qui normalement devrait engager la nation entière et qui devrait contribuer à nous réapproprier toute notre histoire.
 
Il fallait bien que ce processus commence quelque part. Mais, il faut dire que nous ne savions pas que la Commémoration du 26 Avril 1963 allait être ce premier pas.
 
Durant tout le mois d'Avril 2013, et pour la première fois, nous avons commencé à dire la violence en public. Nous avons recueilli les témoignages bouleversants de victimes, qui ont été diffusés sur les stations de radio ou publiés sur le Nouvelliste.
 
Pour la première fois, nous avons commémoré ensemble et publiquement un des événements les plus marquants de cette période. Le résultat est plutôt surprenant. D'abord les média nous ont ouvert leurs caméras, leurs micros et leurs pages. Avec enthousiasme et sans rechigner.
 
Il y a beaucoup d'étonnement. Les jeunes en particulier ne savent rien de ce jour ou de l'époque. Des survivants diront après que c'était la première fois que leurs enfants entendaient raconter ces épisodes de leurs vies…
 
Il y a aussi ceux qui disent qu'il était temps qu'on en parle. Ceux-là se rappellent tous où ils étaient ce jour-là, ce qu'ils ont vu, même quand ils n'ont pas été victimes. Pouvoir raconter était un tel soulagement. Les gens commencent enfin à avoir envie de parler, de témoigner.
 
Le moment fort est celui où on lit les noms de toutes les victimes connues tuées ou disparues ce jour-là. Il aura fallu cinquante ans pour que soient publiquement cités leurs noms et reconnues les circonstances de leurs disparitions, cinquante ans pour qu'une société accepte de dire et d'entendre que ces crimes ont été commis.
 
Et de toutes parts, ce cri: "Vous allez tout de même continuer ?" Et nous avons continué. C'est ainsi que s'est formé Devoir de Mémoire Haïti.
 
-En juillet 2013, nous avons commémoré en présence des familles, l'héroïsme de Hector Riobé.
 
Le 22 septembre un rescapé de Fort-Dimanche a témoigné sur les ondes de cette journée au cours de laquelle la plupart des prisonniers avait été exécuté. Pourquoi pas lui ? Il ne le sait toujours pas.
 
-12 nov 2013, commémoration de l'exécution publique de Numa Drouin, en présence de jeunes écoliers.
 
-Janvier 2014, Yvonne Hakim, première journaliste victime de la barbarie duvaliériste.
 
-Construction du site Haïti lutte contre l'impunité.
 
-Publication régulière dans le Nouvelliste d'un hommage à nos héros contemporains qui ont fait de la résistance pour combattre la dictature.
 
Finalement, pour cette année, nous allons commémorer, entre autres, le cinquantième anniversaire de Jeune Haïti et des Vêpres de Jérémie, deux événements qui ont marqué l'année 1964.
 
Pour l'avenir, nous aimerions :

- plus de témoignages et de témoins car nous ne connaissons que nos histoires personnelles;
- créer des sites mémoriels;
- organiser régulièrement des conférences;
- obtenir que le 26 avril de chaque année soit décrété Journée Nationale du Souvenir;
- et nous souhaitons pouvoir recueillir des témoignages des bourreaux et de leurs enfants.
 
Les commentaires que nous recevons d'un peu partout semblent indiquer que Devoir de Mémoire Haïti a touché quelque chose. Un espoir s'est levé : celui un jour d'obtenir justice ou sinon au moins reconnaissance des torts.
 
Il va de soi que nous ne pouvons pas faire ce travail seuls. C'est aussi votre mémoire et votre histoire. Cette recherche de la vérité pour la justice et la réconciliation est un appel à la conscience citoyenne. Si commémorer c'est se souvenir ensemble, malheureusement, les nations se forgent en pleurant ensemble.

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 Contacter le Comité devoir de mémoire devoirdememoirehaiti@yahoo.fr

Consulter la rubrique "Devoir de mémoire" du site Haïti lutte contre l'impunité

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