À propos du film d'Arnold Antonin : LE RÈGNE DE L'IMPUNITÉ

À QUI PROFITE LE CRIME ?  À QUI PROFITE L’IMPUNITÉ ?

Par Gusti-Klara Gaillard-Pourchet

Port-au-Prince, le 18 février 2014  



Oui, voir le dernier documentaire d’Arnold  Antonin, "Le règne de l’impunité", amène à se poser deux questions. À qui ont profité les incarcérations et les crimes de masse qui ensanglantent la période de la dictature des Duvalier ? À qui profitent les exécutions sommaires, les actes de terreur qui déchirent la période amorcée le 7 février 1986 ? Evidemment le film ne répond pas à ces interrogations car son objet est autre. Dans un raccourci saisissant et bien conduit, le documentaire s’attache à brosser les temps forts de l’impunité de 1957 à nos jours. Toutefois le surgissement de ces deux questions est une des multiples incidences salvatrices de ce film de 65 minutes. Quand notre appareil judiciaire sera capable d’identifier les coupables et les responsables du terrorisme d’Etat comme des exactions des groupes paramilitaires, lumière pourra être alors faite sur les réseaux de bénéficiaires de cette impunité. Justement "Le règne de l’impunité" pointe combien cet objectif judiciaire s’avère ardu.

Ce documentaire fait écho à deux singularités citoyennes de l’année 2013. Il s’agit d’une part de la revendication du devoir de mémoire ouverte par des parents des victimes du massacre du 26 avril 1963. Il s’agit d’autre part du recours introduit pour faire inculper Jean-Claude Duvalier de crimes contre l’humanité, en sus des crimes économiques déjà retenus à son encontre. "Le règne de l’impunité" vient donc à point nommé, il répond à une attente de moins en moins timide bien que restreinte dans la pyramide des âges. Il témoigne aussi combien aucune couche sociale, aucune région géographique du pays n’a été, n’est épargnée par la gangrène de l’impunité.

La souffrance de nos Défilée-la-folle

C’est assurément un tour de force du réalisateur que de réussir dans un laps de temps si réduit à captiver le spectateur. Au point de le rendre lui-même captif, avec les victimes, dans les geôles des sinistres Fort-Dimanche et Casernes Dessalines sous le régime des Duvalier. Au point de soulever son indignation face aux coups de matraque reçus par des manifestants sous le gouvernement du Conseil National de Gouvernement (CNG) ou face aux sévices subis par des prisonniers politiques sous l’administration militaire suivante. Enfin de l’envahir d’effroi au rappel de la kyrielle de meurtres politiques par des nouvelles versions de macoutes, tristement célèbres.

La chape de plomb jetée sur ces atrocités peine à être soulevée.  Quelques-unes des innombrables victimes de la dictature et des dérapages de l’après-1986 sont prises en main par le réalisateur et émergent de cette chape. Les disparus prennent ainsi chair à l’écran alors que leurs corps n’ont jamais pu être ensevelis par leurs familles. Les survivants témoignent avec une retenue qui laisse entrevoir l’indicible. Douleur sans nom que semble traduire le personnage construit par le cinéaste et qui a des allures de Défilée-la-folle. Hagarde et échevelée sur le site du charnier de Ti Tanyen, cette vieille dame  revient comme un leitmotiv, celui d’une immense désolation face à l’impunité. Pourtant le quasi dernier mot du film prend le contre-pied de cette allégorie. C’est le message d’une des mères argentines de la Place de mai, à toutes les Défilée, mères, sœurs, filles de nos disparus : « Il ne faut pas rester chez soi à pleurer, il faut sortir revendiquer ».

En s’appuyant essentiellement sur des documents d’archives et des témoignages de victimes ou de leurs proches, "Le règne de l’impunité"pointe combien la lutte pour le respect des droits humains et le combat contre l’impunité s’étalent sur plusieurs générations. Deux batailles qui peinent à aboutir et dont, à travers leurs témoignages, des figures connues ou pas, célèbres ou pas, défendent le bien fondé.

Dénoncer l’impunité

La violation des droits de la personne est la question maîtresse posée par le film. Cependant si les assassinats et les arrestations sont vigoureusement dénoncés, un flou entoure les motivations des victimes. Et pourtant, tout au long du film, au moins quatre grands groupes de victimes se détachent de la période noire 1957-1986.

Il y a d’abord des arrestations généralement suivies de disparitions à l’encontre des partisans du candidat Déjoie défait lors des élections de 1957 dont la manipulation des votes est un fait historique établi.

Puis ce sont les rafles dans le milieu syndical et les mouvements politiques clandestins au cours des premières années de la dictature duvaliériste. Certes les sigles comme PEP, UNMES, PUCH etc. sont mentionnés (sans indication sur leur signification) mais en regard aucune référence aux types de luttes conduites par ces structures n’est indiquée. Or celles-ci sont de nature différente et leur filiation au combat démocratique émergé en 1946 est par ailleurs à peine décelable.

Il y a ensuite des arrestations de gens qui ne savent vraiment pas la raison de leur incarcération. Un soupçon sur une personne pouvait entraîner la foudre de serviteurs du régime duvaliériste, de macoutes. Une simple suspicion était une raison suffisante pour incarcérer quiconque, allez voir quand un lien de parenté avec un "kamoken" existait ; combien d’arrestations et d’exécutions sur cette seule base sont à déplorer !

Il y a enfin un quatrième groupe, celui des gens ayant participé au régime duvaliériste et qui s’en écartant se retrouvent du même coup dans le viseur implacable de la répression.

L’hétérogénéité de cet éventail présenté au fil du film minimise le fait que nombre de personnes arrêtées et disparues (ou non) savaient que leur militantisme clandestin comportait de hauts risques. Nombre d’entre elles avaient opté pour le devoir de résistance. Certes, elles pouvaient être arrêtées sans qu’une charge spécifique ne soit formellement portée à leur encontre.Le régime dictatorial n’en avait cure, il n’envisageait même pas la possibilité de laisser un inculpé se défendre à un procès. Les actions en justice qui aujourd’hui peuvent être timidement introduites contre des tenants du terrorisme d’Etat s’inscrivent dans une filiation ancrée dans les luttes des aînés.

Interroger ce qui fonde l’impunité

Deux autres lignes directrices du film interpellent. Il s’agit de la démarche du réalisateur auprès de grands témoins du camp du pouvoir et de l’absence de questionnement sur certaines formes spécifiques d’impunité.

Le souci du réalisateur de donner la parole aux proches, sinon aux sbires du régime macoute, est louable. Il souligne sa volonté d’une approche permettant de donner au spectateur le plus de clés possibles pour comprendre l’enfermement de la nation dans l’impunité.  Cependant cette démarche est quelque peu piégée car ces acteurs politiques s’en tirent à bon compte. L’échantillon de cette catégorie d’interrogés est trop maigre et pas assez représentatif pour déduire, comme ils nous y invitent, que leur ignorance des exactions du pouvoir est de l’ordre du possible. Il est, entre autres, regrettable que la question du devoir de désobéissance ne leur ait pas été soumise.  Pourtant celle-ci a été indirectement soulevée avec l’évocation des disparitions de militaires, leur exécution ou leur condamnation par contumace par le régime totalitaire duvaliériste.

Par ailleurs, une question s’impose. L’impunité des délits économiques commis par les dirigeants de notre pays (et il y en a eu une kyrielle depuis 1804), pourquoi n’est-elle qu’égratignée ? Par exemple pourquoi la question de spoliation de biens par les tenants du pouvoir macoute n’est-il pas abordé ? Ou encore, pourquoi l’odieux trafic de sang est-il tu ? Certes la liste serait longue, il faut l’admettre…

Il y a enfin une interrogation sur les assassinats. Pourquoi les fondre tous dans un même moule ? Oui, quel rapport entre l’assassinat de Mireille Durocher Bertin, celui de Guy Malary et celui de Jean Dominique ?  Sauf celui assurément que l’action publique, si elle est mise en mouvement, ne débouche sur rien. Pourquoi le contexte de ces assassinats emblématiques, au moins en sous-titrage, n’est-il pas rappelé dans le documentaire? L’absence d’un cordon de repères sociopolitiques prête à confusion et même, plus problématique, elle peut alimenter une confusion politique chez le spectateur.

Pour quel public ?

Le survol des engagements (s’il y a lieu) de la plupart des victimes, la faible épaisseur des témoignages des proches du régime duvaliériste, l’absence de distinction des mobiles des assassinats évoqués résultent très probablement des moyens à disposition du réalisateur. Cependant une telle ligne peut confondre un public non averti.

Certes le spectateur autour de la soixantaine peut suivre avec une relative facilité le fil directeur du réalisateur qui utilise adroitement documents d’époque et entretiens avec des témoins ou acteurs politiques de la période 1957-1986. Encore faut-il que ce spectateur en ait été, en son temps, quelque peu informé.

Mais, et les plus jeunes ? Ceux qui sont nés dans les années 1980, que perçoivent-ils ? Que retiennent-ils à l’issue de la projection ? Il faudrait recueillir leurs impressions à chaud et en tenir compte. Pour être à terme pris en charge par les plus jeunes, le combat contre l’impunité, dans le strict respect des droits de la personne, doit s’appuyer aussi sur la connaissance de celle-ci. Cette jeune génération n’a pas eu vent de la stèle érigée, dès 1986, par la population de Cazale, stèle portant les noms de tous les suppliciés de 1969. Les habitants de Cazale avaient fait œuvre de mémoire et tant de parents de victimes espéraient alors que Fort Dimanche deviendrait un haut lieu de mémoire. La démarche des uns et des autres visait à dépasser l’étape du  "déchoukaj" et des opérations punitives contre les partisans du régime déchu ; elle visait à construire un dispositif légal contre l’impunité. L’après-1986 et l’échec ou le dévoiement des luttes démocratiques en ont décidé autrement. En ce sens, les spécialistes qui interviennent dans le film enrichissent souvent la réflexion.        

En contrepoint, des avocats et une psychologue

Les avocats abordent la question du procès intenté à Jean-Claude Duvalier sous plusieurs angles, selon le point de vue des parties à défendre, selon aussi un point de vue de l’homme d’État, selon enfin le point de vue d’un avocat d’un organisme international et du Protecteur du citoyen. Le spectateur peut se faire une idée des positions défendues par chacun mais il reste sur sa faim quant aux tenants et aboutissants des barrages mis à faire cesser l’impunité.

Les propos de la psychologue abordent, pour leur part, surtout le mal innommable de l’individu qui a été victime de tortures et d’arbitraire…Mais qu’en est-il de l’approche de la psychologie collective qui nous amène à systématiquement "kase fèy, kouvri sa" ? Certes la question est indirectement soulevée, par un historien, en remontant à l’estampille de l’esclavage. Nos ancêtres esclaves ne pouvaient avoir aucun recours, ne pouvaient ester en justice. Il y a donc filiation, le poids des mentalités intervient. Admettons. Mais et depuis 1804 ? Pourquoi cette obstruction institutionnelle systématique à une démocratisation réelle de notre société, entre autres dans le champ judiciaire ? Pourquoi les ardentes promesses de campagne électorale relatives à la justice sont-elles si rarement observées une fois les élus au timon des affaires ? Depuis les élections de 1957, pourquoi toutes les rares conquêtes citoyennes doivent-elles systématiquement subir les assauts du régime en place, parfois certes moins violemment, plus insidieusement mais souvent efficacement ? Ou encore, par quels corps d’armée du continent américain les militaires qui torturaient  les militants dans les années 1960 et 1970 ont-ils été formés ? Ou bien à quoi raccrocher dans notre passé post-indépendance ces groupes paramilitaires à la solde du pouvoir, dictatorial ou en dérive dictatoriale, que leur nom soit "zenglen""makout", FHRAP ou "chimè" ? Cette veine de questions doit être ouverte. C’est impérieux car nos actuels bacheliers, censés représenter l’intelligence de la nation, ne connaissent quasiment rien du destin de celle-ci à partir des années 1840 ( ? !). Et pourtant ce seront eux qui, dans une décennie, prendront en charge les rênes de l’Etat qui porte les stigmates comme les avancées de notre parcours de peuple.  

Voir" Le règne de l’impunité" invite assurément à une mise à plat de cette question majeure et dans tous les champs du vécu des citoyens.

 Ce film investit donc, à sa manière, le combat contre l’impunité. Malgré l’inexistence de rétrospective sur l’impunité d’avant 1957, c’est un matériau précieux pour aborder cette thématique centrale. Il l’est également pour des sujets connexes comme le tribut payé par les journalistes pour le droit à la parole acquis depuis 1986 malgré des tentatives d’obstruction.

Et à l’avenir ?

La brièveté du film d’Arnold Antonin explique probablement maints choix de silences ou d’effleurements de sujets sensibles. C’est également pourtant cette même brièveté qui en fait une œuvre vouée à se gagner une large audience.

"Le règne de l’impunité" a vocation civique : il exhorte, entre autres, à ce que la procédure introduite contre Jean-Claude Duvalier se poursuive ainsi que celui du/des commanditaires de l’assassinat de Jean Dominique. Ce film invite la génération des 50-60 ans à assumer son rôle de passeur de mémoire comme de connaissance historique. Il invite aussi cette génération-tampon à tenter, à la suite d’aînés, de rompre le cercle vicieux de l’impunité entretenu par les élites dirigeantes du pays quelle que soit leur couleur politique, ce depuis 1804. C’est encore assurément un documentaire qui a vocation pédagogique à la condition impérative, toutefois, de l’accompagner de repères qui en amplifieront la portée citoyenne. C’est enfin un film à diffuser largement dans les milieux scolaires comme universitaires et également par le relais des média télévisuels mais moyennant, ici aussi, la présentation d’un cadre d’approche sûr.

Pour terminer, deux souhaits à présenter ici au cinéaste Arnold Antonin. En premier lieu, que l’intégralité des entretiens accordés par les victimes et témoins au réalisateur serve de matériaux à d’autres documentaires qui soulèveraient probablement des questions connexes à celle de l’impunité. En second lieu, que moyennant le respect de certaines conditions de consultation, une copie certifiée conforme de ces dits entretiens soit déposée en un lieu qui les rendrait accessible aux chercheurs certes mais également à tout Haïtien, toute Haïtienne qui le souhaite.

"Le règne de l’impunité" contribue véritablement au travail de mémoire et, de fait, participe à faire œuvre d’histoire. À ce double titre, un simple mot aux victimes, aux témoins et au réalisateur qui a su les accompagner dans la prise de parole : merci à vous. Mèsi anpil.
                   
N.B. : Le film "Le règne de l’impunité" est disponible au format DVD et peut être acheté sur le site suivant : www.ArnoldAntoninFilms.com

Il a été produit par le Centre Pétion-Bolivar avec le soutien de UNASUR, de la FOKAL et du Collectif contre l’impunité.

 

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